Pensée #8 le visage noir

Quand je croise votre regard, les émotions que j’y lis défilent devant mes yeux à toute vitesse, alors le souffle coupé, je baisse immédiatement les yeux, comme submergée par ce que je n’ai pas voulu voir, une percée dans l’intime que je n’ai pas cherché à provoquer, je vous ai regardé parce que ce sont ce que font les gens quand ils se croisent dans la rue, par accident, furtivement, et insouciants, ils continuent leur course, alors que je me retrouve comme inondée par vous. J’aurais mieux fait de regarder mes pieds.

Vos émotions, surtout les plus noires, restent en moi longtemps et s’impriment ensuite dans ma peau. Ce que je sens chez vous me fait peur et me déstabilisent. J’y vois comme un affrontement d’où vous sortez gagnant car c’est moi la première qui ait baissé les yeux. La rue toute entière est nocive, puisqu’elle contient autant de personnes à regarder. Bien malgré moi, mes yeux ne sachant où se poser dans la foule, tombent sur vous par hasard, et c’est le drame, le pire restant les transports en communs où je passe mon temps à essayer d’éviter tous les regards et à me méfier des autres quand je sens qu’ils me fixent. J’en arrive parfois à me sentir persécutée.

Ce que je prends de vous, à la volée, comme une gifle, c’est ce que vous n’assumez pas de vous-mêmes, et que vous cherchez à me refiler, comme un poison qu’on dilue dans de l’eau clair. Je vois ces pensées que vous n’avouez pas, ces intentions, ces jugements que vous cherchez à éteindre, mais qui s’embrasent fatalement dans mon cœur. Mais comme le savant fou avec sa brillante invention, on ne me croie pas, on m’exclue, sorcière et gitane, je reste seule dans mon laboratoire d’émotions, à jouer avec mes potions pour tenter de retrouver ce que j’ai lu, prouver ce que je sais.

Ces émotions me traversent d’une façon si fulgurante que je n’en réalise la vérité qu’à rebours, et à chaque fois cette matière brute que je reçois trop vite, j’en fais mauvaise usage, il y a un biais d’interprétation, une vitre, entre vous et moi, il y a le visage noir, c’est la noirceur, c’est le fatal, ce sont mes peurs qui me jouent des tours, comme autant de scénettes de théâtre, des peurs primitives et profondes que j’ai appris très jeune à identifier pour survivre et que je vois maintenant se fixer sur tous les visages que je croise.

Parfois le visage de l’autre est clair, lumineux, j’aime m’y noyer dedans, et parfois je ne suis pas sûre et alors je tombe dans un abyme sans fond de questions, qu’est-ce-qu’il pense? qu’est-ce-qu’il ressent? qui m’empêchent de dormir, je vous vois et tous mes signaux d’alerte s’allument, le danger n’est pas loin, mais vous me dépassez tranquillement et tout va bien. C’est cela le visage noir. Il suffit qu’une personne rentre dans une pièce, pour que je sente immédiatement ce qu’elle dégage, que j’y lise son âme, bonne ou mauvaise. Soit cela me remplit, et me sécurise, soit cela me glace le sang immédiatement. Les autres ne paraissent rien remarquer, quand au fond de moi-même je me débats pour remettre un peu d’ordre dans mon chaos. Je ne sens pas cette personne mais comment le prouver?

L’âme de l’autre, j’y ai seule accès, c’est mon fardeau, c’est mon miracle. J’en ai une intuition fulgurante, au-delà des mots et du corps. Mais pour mon malheur, mon cœur voit juste mais ma tête se trompe. Cette intuition, souvent n’est pas écoutée de moi, c’est un cheval de course qui passe trop vite dans mon esprit et qui se mélange à toutes les questions que je me pose au même moment, c’est une petite voix qui ne parle pas assez fort, que je laisse mourir jusqu’à ce qu’elle ressuscite quand quelque chose arrive et que je me dise « je le savais depuis le début » mais c’est déjà trop tard.

Cette intuition est autant entravée par mes peurs qui peuvent s’y plaquer que par un défaut d’interprétation qui crée le visage noir. C’est un visage qui me terrifie, sombre, glacial, que je peux voir partout sur vous, les jours de grande fatigue, qui m’envoie beaucoup d’informations, mais que je n’arrive jamais clairement à décoder. Je suis incapable de lire ce visage même si paradoxalement j’en ai une intuition profonde, car encore faudrait-il que je sois au clair avec ce que je ressens en moi à l’intérieur et ce n’est pas le cas. Que vaut un pouvoir sans mode d’emploi?

Le plus souvent, ce visage noir apparaît dans différentes situations : dans la rue quand des personnes me regardent de face, avec qui j’interagis et qui soudain ont le regard dans le vague et tombent dans leurs pensées ou bien quand elles rentrent dans une pièce et que pour une raison inexpliquée ce qu’elles dégagent m’angoisse. Dans ces cas-la pour me rassurer, je vais chercher à rationaliser, à trouver une explication à mon ressenti, je ne vais pas écouter les signaux d’alerte que m’envoie mon corps et fatalement je vais finir par provoquer la situation que je cherchais à tout prix à éviter.

Parfois, ce que je lis de l’autre est tellement intérieur et rentré que l’autre lui-même n’en a pas conscience. Quand je lui renvoie ce que je sens chez lui de latent, toujours il nie ou se montre agressif. A l’inverse, ses émotions ou pensées plus « évidentes » me jettent dans la confusion, je les extrapole ou les simplifie, je les mélange à mes peurs, et je crée le visage noir.

Si je n’avais pas autant de difficultés à décoder les expressions du visage sans doute qu’il n’existerait pas. C’est moi qui crée toute seule mon monstre à force d’intuitions inexplicables et de confusion entre âme et pensées. Je suis prisonnière d’émotions que j’ai bien du mal à reconnaître en moi et à extraire, mais dois-je pour autant accepter ce chaos? Seulement plus j’essaie de l’ordonner et plus il se dérobe et m’échappe. Les êtres ne seront jamais figés, autant dans le bon que dans le mauvais, je ne pourrais jamais les enfermer dans une case fixe pour me rassurer, l’inconstance, c’est aussi ce qui fait la richesse de l’être humain que mon manque de nuance cherche à simplifier. Ce n’est par ce que j’ai identifié chez l’autre une mauvaise pensée qu’il est forcement quelqu’un de mauvais.

Comme je ne peux empêcher d’être submergée d’informations en votre présence, pour survivre, dans la rue, je regarde mes pieds ou dans le vague, jusqu’à ne pas même reconnaître une amie en face de moi et si malgré tout je croise quelques regards, j’accepte de sentir sans explication, de naviguer seule dans mes intuitions, de percevoir peut-être quelque chose de juste, peut-être quelque chose de faux, et alors? A quoi bon chercher à tout prix à savoir? Ce que l’autre pense et ressent au fond lui appartient. C’est en acceptant de ne pas savoir que je trompe le visage noir.

Pour lui échapper, comme il apparaît toujours quand une émotion ou une pensée m’échappe, plutôt que de tenter de l’identifier à tout prix, à lire dans ce noir, je lâche prise et je vais à l’opposé du côté de la lumière, je me noie dans l’âme de personnes limpides qui attisent le bon chez moi et me calme et me nourrit que je trouve sur mon chemin, en voyage et les autres je les laisse avec leur visage noir.

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