Pensée #7 interchangeable

Cette résistance au changement a un impact sur ma vie professionnelle. Je suis professeur remplaçante, affectée sur une zone. Je change constamment d’établissements, plusieurs fois par an. On pourrait croire que cette situation est insupportable pour moi, elle l’est mais elle a aussi l’avantage de me permettre de me cacher. Je ne reste que quelques mois dans un établissement. Je ne suis donc pas obligée de participer à la vie sociale. Je ne suis pas obligée de manger chaque midi avec les autres. On ne m’en tiendra pas rigueur, on comprendra vu que je ne suis là que pour deux mois. A l’inverse, je peux aussi faire des efforts pour sociabiliser, j’observe comment les autres se comportent, et j’essaie de repérer les gens bienveillants avec qui je peux échanger sans prendre trop de risques. J’ai moins peur de paraître décalée, de faire des bêtises, puisque au pire si j’en fais, je partirai et on m’oubliera. Je ne serai pour eux qu’un vague souvenir, c’est mon but, rester vague, ne pas être cernée. Après tout je ne suis que la remplaçante, si ce que je fais est bizarre, ou si je parais naïve ou incompétente, c’est normal, ça vient de mon statut, il arrive qu’on puisse se protéger derrière sa stigmatisation.

Le changement d’établissement lui est toujours très douloureux. La première année, j’avais tout donné pour mon premier poste, au point d’avoir oublié que j’allais devoir partir, et quand ce moment est arrivé, et que le jour même j’ai été appelé pour un nouveau remplacement, j’ai eu l’impression de prendre un coup sur la tête, tellement cette situation me semblait violente. J’ai fait bonne figure, et j’ai pris mes fonctions en temps et heures, mais émotionnellement j’étais toujours dans mon ancien collège, je n’avais pas l’énergie de créer avec mes nouveaux élèves tout ce que j’avais mis en place pour les anciens, je n’avais pas non plus l’énergie de sociabiliser avec mes nouveaux collègues tellement j’avais fait d’efforts dans l’établissement précédent, et j’ai fini l’année scolaire, épuisée.

Les contrats que j’avais n’étaient jamais clairs. Je recevais un arrêté d’affectation pour un mois, mais ça pouvait se prolonger tous les mois jusqu’à la fin de l’année, ou pas du tout et au bout d’un mois, on m’enverrait ailleurs, en fait on ne savait pas trop, mais on me faisait toujours miroiter le meilleur. A chaque rentrée scolaire, avant de savoir où j’allais être envoyée, j’allais bien, bizarrement je ne souffrais pas de l’attente, je le prenais comme des jours gagnés de liberté. J’étais incapable de me représenter quoi que ce soit où que ce soit vue que je n’avais aucune information, et de ce fait, l’anxiété n’arrivait pas à me contaminer. En fait de tout savoir à l’avance m’aurait plongé dans une anticipation anxieuse de tout pathologique, alors ce flottement, dans ce qu’il avait d’inhumain et de violent me protégeait en quelque sorte de moi-même. Puis le fameux coup de fil arrivait avec l’annonce du poste, de mes niveaux, et c’était alors un déferlement d’angoisse. J’avais deux jours pour construire ma progression, préparer mes premiers cours, prendre contact avec celle ou celui que je remplaçais si tant est qu’il voulait bien me donner des informations, repérer l’établissement, le visiter, repérer ma ou mes salles, la cour de récréation, me présenter à ma nouvelles hiérarchie, à mes nouveaux collègues, et tout cela avec à l’esprit le rapprochement imminent de mes premières heures de cours. Il arrivait souvent qu’on me refuse ces deux jours de « transition », la loi étant flou à ce niveau-là, et qu’on me force à prendre mes fonctions le jour-même, ou bien le lendemain. Cela me plongeait alors dans une profonde panique intérieure : comment osait-on réduire ce qui pour moi était déjà si peu? et cela m’obligeait dès le départ à m’opposer à ma hiérarchie afin de maintenir à tout prix cette courte transition nécessaire à mon bien-être psychique. A ce moment-là, ma hiérarchie ouvrait de grands yeux étonnés et changeait immédiatement de ton avec moi en devenant froide et agressive comme si je demandais la lune, et que personne jamais n’avait jamais quémandé une telle chose avant moi, et que j’étais une ingrate, et cela me retournait l’estomac. Alors comme dans ces cas-là je n’arrivais pas à me défendre, souvent je cédais tant cette attitude me déstabilisait et me faisait douter de la validité de ce que je demandais.

Souvent la prolongation de mon arrêté n’arrivait pas à temps. Je savais que la personne ne reprenait pas et que par conséquent je continuais sur ce poste, mais rien n’avait été officialisé par un nouveau contrat. Ce nouveau « flou » administratif était encore une source d’angoisse. Les syndicats me disaient de ne pas reprendre et de rester chez moi en attendant le nouvel arrêté car je n’étais pas protégée en cas d’accidents de travail, mais ma hiérarchie faisait pression pour que je reprenne tout de même, m’assurant que les choses allaient sûrement rentrer dans l’ordre dans la journée. Tiraillée entre l’un et l’autre, jusqu’à ressembler à un pantin désarticulé, je ne savais pas sur quel pied danser. Plusieurs fois, il m’est arrivé de faire cours en croyant que j’allais partir. Une fois, je m’étais préparée psychologiquement à cette idée tout en essayant d’envisager aussi l’inverse au cas où, ce qui était des plus compliqués à gérer pour moi émotionnellement. Je vivais mes dernières heures de cours comme si j’avais un couteau sous la gorge : partira, partira pas? jusqu’à ce qu’un contrat de derrière minute tombe et que mon sort soit finalement scellé avec en prime encore un choc émotionnel à gérer. Une autre fois, mon nouveau contrat n’arrivant pas, ma hiérarchie pensa que ma mission se terminait chez eux et me congédia chez moi. Le lendemain, à huit heures tapante, le secrétaire, paniqué, me laissa un message vocal pour m’annoncer avoir reçu une prolongation pour moi de deux jours et que les élèves m’attendaient. Cette fois-là j’avais tout envisagé sauf de continuer dans ce collège, et psychologiquement ce changement de dernière minute fut trop dur à encaisser. Me sentant dans un état de stress optimal, paralysée par la situation, j’éteignis mon téléphone et je fis la morte pendant deux jours en me réfugiant dans la lecture. Quand je reçus la semaine d’après un arrêté en temps et heure pour un mois, je fus infiniment soulagée, et les choses rentrèrent dans l’ordre.

Le dernier exemple est le pire : la veille des vacances de noël, je rencontrai celle que j’avais remplacé pendant deux mois afin de lui transmettre toutes les infos pour sa reprise à la rentrée. J’avais adoré ce poste et ces élèves et j’avais la boule au ventre à l’idée de changer mais je me disais que les deux semaines de vacances me permettraient de faire mon deuil. Malheureusement pour moi, à peine sortie de l’établissement, je reçus un coup de fil d’un collège qui m’appelait pour un nouveau remplacement. Ils voulaient que je prenne mon poste à 8heures tapante dès la rentrée quand bien même je n’avais ni visité le collège, ni pris possession de ma salle ni rencontré l’équipe. Sous le choc d’une telle injonction, et sachant à quel point ces transitions étaient vitales pour moi, je tentai d’argumenter mais me heurta à l’inflexibilité de ma chef. Je finis en larmes chez moi. Par chance celle que je devais remplacer se mit rapidement en contact avec moi et me transmit toutes les infos nécessaires. Je passais une bonne partie des vacances à préparer du mieux possible mes cours pour me rassurer et le jour J je réussis cet exploit de faire cours dans un établissement que je découvrais totalement. Seulement les choses ne s’arrêtèrent pas là : une heure après avoir pris mes nouvelles fonctions, la secrétaire de l’ancien collège m’appela en catastrophe pour me dire que j’étais prolongée sur le poste car celle que j’avais rencontré avant les vacances n’était finalement pas revenue et que j’avais donc été nommée d’office. Je reçus dans la minute cet arrêté par mail avec un message stipulant que l’ancien arrêté était annulé. Une semaine de préparation de cours réduite à néant. A ce moment-là il était 9heures du matin, et j’avais encore toute ma journée de cours à enchaîner, l’ascenseur émotionnel avait été violent, le collège où j’avais été prolongé insistait pour que je revienne le plus vite possible et le collège où je m’étais rendu m’interdisait de partir « pour ne pas mécontenter les parents ». J’étais tiraillée entre les deux, et dans un tel niveau de stress que j’étais incapable de faire la transition dans ma tête, je parlais aux élèves comme si j’allais être leur professeur jusqu’à la fin de l’année, tout en pensant au cours que j’allais devoir préparer dans le nouveau. Je rentrai chez moi, épuisée, mais cette fois je réussis à obtenir trois jours salvateurs pour me remettre de mes émotions. Il était déjà prévu que ce même vendredi ma collègue, rencontre les élèves de la classe de 3e dont elle était la professeur principale avec leurs parents. Mais tous les autres professeurs de la classe ayant déjà cette fonction, on me nomma d’office professeur principale et je dus assurer cette réunion, quand bien même je n’avais plus aucun documents sur ces élèves ayant tout transmis à la collègue, et après deux semaines de vacances plus beaucoup de souvenirs non plus. La principale qui m’accompagnait lors de cette réunion, ne prenant pas compte de la situation, me donnait fréquemment la parole pour me demander de faire un petit bilan de l’élève dont il était question devant ses parents alors que je n’avais aucune information. J’étais mortifiée. Mon stress augmenta encore ajouté à la culpabilité de n’avoir pas su remplir mon rôle. Une semaine plus tard, je fus arrêtée par mon médecin pour épuisement professionnel.

D’autres changements, moins tragiques, eurent aussi une conséquence sur mon bien être. La CPE du collège où je travaillais, m’informa pendant mon heure de cours en utilisant l’interphone du collège que ma classe de 4e devait se rendre immédiatement à l’amphithéâtre pour assister à une intervention à laquelle je n’avais absolument pas été mise au courant. A cet instant, outre le sentiment d’humiliation, je sentis mon estomac se retourner et une panique intérieure m’envahir. Quand je rentrai chez moi, je fis une véritable crise de nerf. Le lendemain, je tentais d’expliquer à mon chef à quel point cette situation avait été violente à vivre pour moi, et que la prochaine fois je souhaiterais être prévenue à l’avance et non pas le jour même mais il rétorqua que ce n’était pas lui qui s’occupait de ça. Plus tard, dans l’année, la même situation se produisit. Un surveillant vint me chercher pour me demander d’amener cette même classe à l’amphithéâtre pour une intervention dont je n’avais jamais entendu parler. Devant son air médusé, je refusai.

Dans un autre collège, la veille des vacances de février, je découvris dans mon casier 30 copies de brevet blanc d’élèves de 3e à corriger pour la rentrée. Outre le fait que je n’avais pas de 3e mais des 6e et que je n’étais même pas au courant qu’il y avait eu un brevet blanc dans l’établissement, je fus blessée par la manière de me refiler ses copies sans m’en m’avoir jamais parlé et pratiquement à la dernière minute. Je n’aurais pas regardé mon casier ce jour-là que les copies auraient dormi durant toutes les vacances. A nouveau je sentis mon estomac se retourner, la fièvre, les mains moites, j’étais au bord de la crise d’angoisse. J’envoyais un message à la coordinatrice de ma matière ne la trouvant pas dans l’établissement pour lui demander des explications. Une seule discussion avec elle, une seule réponse m’aurait apaisé. Elle ne me répondit pas. Le flou entretenu autour de cette correction me fut insupportable. Je laissai les copies dans mon casier. A la rentré, j’exigeai une semaine supplémentaire de correction du fait de la situation. On ne me l’accorda pas. La secrétaire finit par me harceler au téléphone chaque jour sur un ton de plus en plus véhément pour que je rende les copies. La chef m’ignorait royalement jusqu’à ce qu’elle vint me supplier de rendre les copies en m’accusant de vouloir pénaliser de élèves qui avaient durement travaillé. Si seulement tous s’étaient mis un peu à ma place, je n’en serais pas arrivée là.

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