Pensée #6 Les hommes changent mais les lieux demeurent

Je me rappelle du jour où on a évoqué la réaménagement de ma chambre d’adolescente comme si c’était hier. On avait décrété que désormais il me fallait un lit double, moi aussi je trouvais ça logique, ne serait-ce que pour pouvoir inviter mon petit ami, à la maison. Ma mère a mis mes meubles à vendre sur le bon coin et en a stocké d’autres dans le garage. Jusque là je n’étais pas trop inquiétée mais le jour où elle a reçu un message vocal d’un potentiel acheteur, j’ai littéralement fondu en larmes devant son air ébahie. Finalement, je ne voulais plus, c’était trop dur de changer. Trop dur également de changer de salle de professeur lors de mon premier stage au collège. J’avais complètement investi affectivement cette salle que je trouvais confortable et rassurante, et j’aimais me réfugier dans la petite salle informatique annexe pour « souffler ». Alors, quand à cause de travaux, il nous a fallu changer de lieu de vie pour une salle glaciale dans un préfabriqué, j’ai senti mon estomac se nouer et ma gorge se serrer au grand dam de mes collègues qui s’étonnaient devant tant de sentimentalisme. Je n’avais plus ma petite salle refuge, désormais les ordinateurs étaient en plein dans le passage et les professeurs allaient et venaient sans arrêt. Un changement en apparence anodin pour les autres mais moi j’étais au bord de l’asphyxie. Quand il fallu couper le cerisier malade de mon jardin sur lequel j’avais l’habitude faire de la balançoire pour me défouler, je me suis sentie soudainement triste et perdue, quand la médiathèque où j’allais depuis mon enfance s’est totalement relookée pour se moderniser, je n’ai plus voulu y aller. Même un changement d’itinéraire sur la route me crispe parfois au point de me donner envie de pleurer. Les changements de saison me fatiguent, les changements d’état du corps comme la digestion me fatiguent, tous les changements en fait quels qu’ils soient me coûtent une énergie considérable qui est mal comprise par mon entourage.

Je voudrais ne pas sentir aussi mal. Quand ce ressenti arrive, je suis souvent étonnée moi-même de mon propre état, j’essaie de me raisonner, de rationaliser, « t’inquiètes pas, ça va aller » ; « n’en fais pas une maladie » ; « arrête d’exagérer ». C’est ce qu’on m’a appris. Depuis toujours, mes réactions étonnent et mécontentent. Je suis capricieuse, immature, je ne sais pas m’adapter. Pourtant, je m’adapte très bien, je suis la championne pour cela, mais c’est en serrant les dents et en éteignant mes besoins. Je n’ai le droit d’être et de ressentir qu’à travers ce qu’on décide pour moi.

Quand j’investis émotionnellement un lieu, et qu’il s’intègre dans ma routine, je l’imprime profondément dans mon cœur jusqu’à lui donner la valeur d’un talisman protecteur. Les hommes changent mais les lieux demeurent. C’est au moins ça de gagné. Un endroit gravé dans le marbre, imperméable au temps qui passe, identique à chaque visite dans lequel je pourrais aller me réfugier en cas de coup dur, quand je sens un trop-plein d’émotions m’envahir, voilà le rêve, puisque les hommes ne sont que des êtres en mouvement, inconstants, qui m’échappent. Même ma ville natale n’a plus la même couleur qu’à l’époque où j’y vivais, de plus en plus lointaine pour moi, elle va jusqu’à flouter les frontières de ce que je suis, et que vais-je faire alors si je n’ai plus de port où m’amarrer ? Je deviens une étrangère, un être sans racines qui n’est la bienvenue nulle part, un intrus dans son propre royaume, et je voyage en permanence pour collecter comme des pierres précieuses ces lieux ressources qui m’évitent pour un temps de perdre pied, Tokyo, Détroit, Londres, Turin, Istanbul et jusqu’au désert du Sahara. Ils sont pour un temps ma maison, éternelle, salvatrice et en son cœur une famille toujours est là pour me nourrir.

C’est parce que j’ai subi toute ma vie des changements que j’arrive aussi bien à m’adapter à l’étranger, comme si j’avais appris à m’immuniser contre l’imprévu, que je m’étais tellement sur-adaptée dans mon univers familier pour dompter l’angoisse qui me creuse le ventre que je suis d’autant plus caméléon de par le monde. Je me fonds dans la masse en un temps record, en quelques minutes, mon cerveau, habitué à tout intellectualiser sait ce qu’il a à décoder pour survivre. Paradoxalement je suis autant inadaptée chez moi que je suis à l’aise ailleurs. Ces lieux que je vois rarement me paraissent plus stables, et ils parviennent à incarner ce paradis perdu que je recherche tant. Quand je repars, c’est comme si j’avais crée une faille temporelle dans laquelle une vie continuait sans moi, que je développe en imagination et qu’à tout moment je pouvais retrouver, intact et éternel.

Je le sais rien n’a changé et je suis toujours là-bas aux quatre coins du monde.

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