Pensée #5 Aux mains d’argent

Depuis toujours mes mains m’obsèdent. Petite, je dessinais sans discontinuer, après je me suis mise à écrire, le plus possible, tout ce que je ressentais. On m’a dit que j’avais de belles mains avec mes doigts longs et fins, des mains de pianiste. J’ai pris des cours de piano. Dans mes mains, il y a toujours quelque chose, le plus souvent un bout de papier que je roule jusqu’à l’effriter, des babioles que je fais tourner, que j’aligne sur la table, des stylos que je mâchouille sans m’en rendre compte. Grâce à mes doigts je trace des ronds invisibles sur la table, on dirait des figures de patineurs artistiques, je pianote frénétiquement sur mes genoux, je compte les lampadaires dans la rue, les lignes blanches sur les passages piétons. Je me passe la main dans les cheveux, je me masse le cou avec ma main quand je suis fatiguée, je me frotte les mains quand j’ai froid, je tapote fébrilement quand je m’impatiente. Je me ronge les ongles aussi jusqu’au sang, je maltraite mes mains, je m’arrache la peau des doigts. Quand je regarde un film ou une série, impossible pour moi de rester affalée sur mon canapé sans bouger, mes mains sont des outils qui m’aident à me contenir. Je peux mordre mon poing quand j’ai peur ou me frotter les joues très fort si je me fais du soucis. Quand je pleure, mes mains essuient mes larmes, me réconfortent.

Mes mains sont toujours là quand j’en ai besoin, mais parfois elles me trahissent : quand je tente de saisir ma tasse de café et qu’elle s’écrase par terre, quand j’attrape une poignée de couverts et que la moitié se répand au sol, quand je casse une assiettes en la lavant, quand je déchire un vêtement en l’essorant, quand je déboîte un volet en l’ouvrant, quand je peine à ouvrir une porte et que je finis par briser la clef dans la serrure, mes mains me jouent des tours. Elles me paraissent dans ces cas-là un corps étranger au reste de ma personne, mal coordonnées, comme des ciseaux qu’on m’aurait rajouté au bout des bras, qui m’empêchent d’aller au bout de mon action. A la longue, je n’ai même plus la force d’écrire alors mes lettres deviennent grossière et enfantine, ni celle de tirer mes vêtements de la machine à laver, de mettre en route la photocopieuse, de faire la vaisselle ou de mettre le couvert, je suis une anti-femme domestique.

Pourquoi suis-je empêchée à ce point quand je voudrais me déployer d’une façon légère, et caresser avec délicatesse le monde qui m’entoure ? Gare à vous car au lieu de cela, je blesse et je casse. « Ce que tu peux être maladroite ! » Cette phrase, combien de fois je l’ai entendu, combien de fois je me suis demandée pourquoi j’étais si bonne en maths mais si mauvaise en géométrie, pourquoi alors que je pouvais passer des heures à dessiner dans ma chambre, j’étais si réfractaire au cours d’arts plastique et que le cours de technologie me terrifiait, pourquoi alors que j’adorais inventer des mélodies sur mon piano, j’étais si peu assidue au cours, pourquoi mes mains résistaient autant à ce qu’on tentait de lui faire faire?

Le monde ne m’est pas adapté, il est un terreau à catastrophe, fourmillant d’objets à casser, de tâches à effectuer, et multiple, et dans un temps limité, vite,vite, toujours plus vite, et si j’ose prendre mon temps au supermarché, je cours le risque d’être écrasée par une armée d’éléphants. Le temps change en permanence, les lieux changent et les visages et les émotions sur ces visages, autant de nouveaux paramètres à prendre en compte quand je dépense déjà toute mon énergie à contrôler mes gestes, qui peuvent partir tout seul à la dérive comme des toupies, contrôler mon corps, contrôler mes émotions, mes pensées, sourire, saluer, réfléchir, anticiper, passer à la suite, vite, vite. Mes courses se répandent au sol. Je deviens écarlate, interdite, honteuse, je suis une calamité. Si mes mains pouvaient se déployer à leur rythme, elles ne feraient pas autant de bêtises, si mes mains n’étaient pas jugées en permanence, elles n’apparaîtraient pas aussi bizarres, maniérés, comme ce petit doigt levé quand on boit du thé. A force de vouloir suivre le rythme du monde, je deviens bancale et inadaptée, alors que j’en suis sûre, mes mains au fond recèlent un trésor. Quand je danse, mes mains portent et dessinent le mouvement ample de mes bras, quand j’écris, mes mains suivent à toute vitesse le flux de ma pensée, et ces images fulgurantes, elles les immortalisent sur le papier, mes mains savent saisir d’autres mains, mes mains savent caresser et réconforter. Mes mains vivent et je vis avec elles.

Laisser un commentaire