Pensée #4 la danse, un langage clair

J’ai trouvé la solution quand le monde me semble si flou que je n’arrive plus à m’y retrouver, et que les paroles des autres me paraissent d’interminables messages codés que je peine à déchiffrer, j’offre à mon corps la respiration qui lui manque : un pas de danse. Ce pas, il me suffit de l’inventer dans ma tête ou de le réaliser physiquement pour me sentir solide. Il donne du sens à mes émotions, il me laisse la place d’exister dans ce monde déjà défini par les autres, et peuplés d’objets et de choses qui sont autant d’obstacles à mon déploiement. Grâce à ce pas, le temps peut ralentir ou accélérer en fonction de mon état d’esprit, mais cela n’est plus angoissant pour moi, cela est ludique et créatif puisque c’est moi qui décide. Grâce à lui, j’invente mon propre rapport au temps et à l’espace, j’invente ce qui n’existe pas, et puisque rien ne me convient, mon corps, tranchant et vif, vous l’offre dans le mouvement.

Voyez ce qui est, mon corps ne ment pas. Il a droit d’être aussi dans ce monde qui le coupe au carré. Quand j’ai repris la danse classique il y a trois ans, j’ai eu l’impression de retrouver un vieil ami négligé, moi qui m’étais toutes ces années réfugiée dans le mental. C’était comme une longue période d’apnée qui se terminait. Au début les pas me semblaient absurdes, désynchronisés, mais j’ai appris à être dans ce mouvement commun de la danse avec les autres, parmi les autres, pour une fois, et je suis revenue à moi-même dans quelque chose de plus vrai. Mais les exercices à la barre ne me suffisaient plus, j’avais soif de me déployer, d’apprendre le code de la route de l’espace. Je suis passée au cours de modern-jazz et à l’apprentissage d’une chorégraphie, avec la musique qui vibre à mes oreilles et l’euphorie des galas. Depuis, chaque semaine, j’affronte ma peur de perdre l’équilibre quand je tourne, ou celle de voir le sol ne pas amortir mes pas, ne pas me donner la force suffisante de repartir, et j’apprends à danser en chœur avec les autres, au rythme de la musique. Quand j’écoute la musique, tout me parait plus simple et léger que s’en est euphorisant.

Quand j’arrive au cours de danse, je ne sais jamais comment dire bonjour : dois-je lancer un bonjour général ou faire la bise ? Si je fais la bise, dois-je aussi la faire à ma professeur? Et si jamais j’oubliais une fille par mégarde ! Et si jamais je faisais deux fois la bise à la même personne ! Souvent, pour échapper à toutes ces questions angoissantes, j’arrive suffisamment tôt pour que ce ne soit pas moi qui ait en premier à dire bonjour aux autres. Le problème alors est d’attendre que les filles arrives pour que le cours commence. Au fur et à mesure, la salle se remplit et il faut faire la conversation. Comme cela aussi est difficile pour moi, je fais souvent mine d’oublier quelque chose dans les vestiaires ou bien de m’étirer pour ne pas avoir à parler. S’il arrive que j’entende un sujet qui m’intéresse un peu, alors je vais me greffer à groupe pour écouter mais sans interagir. Quand l’échauffement commence, c’est un soulagement.

Dans le mouvement du corps, pour une fois, je ne me sens pas défavorisée à cause d’une mauvaise compréhension du langage de l’autre. L’usage du corps plutôt que de la parole rend le rapport à l’autre beaucoup plus simple et égalitaire. Quand je me fie à lui, je sais qu’il n’y a rien à comprendre de plus que ce qui est, il n’y a rien à décoder, seulement à interpréter une longue phrase, la chorégraphie, avec ce qui fait l’essence de tout un chacun.

Alors on danse ?

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