Pensée #3 La vie mode d’emploi

Je sais ce que je dois dire à la boulangère. Je prépare à l’avance ma phrase. « Bonjour madame, une baguette et deux croissants s’il vous plait » je la répète plusieurs fois dans ma tête alors que je fais la queue. Ça m’arrange qu’il y ait un peu de monde, ça me laisse le temps de m’entraîner. Une fois que je suis suis sûre d’être prête, je prépare ma monnaie, comme ça je le lui donne, je chantonne un « merci, bonne journée » je tourne les talons et on en parle plus, affaire pliée. Si je n’ai pas l’appoint ou si je n’ai pas le temps de m’organiser, dans la panique je sortirais un billet en m’excusant, mais au moins je ne me retrouverais pas devant elle à peiner à rassembler quelques pièces en ayant l’impression de vivre une épreuve digne de Fort Boyard. Le temps tourne, il va bientôt être écoulé, la boulangère me fixe, je sens qu’elle s’impatiente, mécontente, soudain c’est l’horreur, des gens arrivent derrière moi, je suis cernée, je les entends soupirer, tapoter du pied comme on tirerait à la carabine sur un lapin. Non, mieux vaut ne prendre aucun risque. Je sors un billet. Seulement quand c’est à la boulangère de me rendre ma monnaie, alors que j’ai déjà dans les mains mes croissants et ma baguette, le problème s’inverse. A toute allure, je les repose, fouille dans mon sac en sueur, attrape tant bien que mal mon porte-monnaie, je l’ouvre, prête à collecter les pièces, souriante, soulagée, mais vient ensuire l’épreuve de la réception : dois-je récupérer ma monnaie dans sa main ou avancer la mienne pour qu’elle me la verse? Le temps que l’on se coordonne, les pièces tombent à côté et je me retrouve à quatre pattes à peine à rassembler mon butin, j’entends les gens derrière moi soupirer et tapoter du pied, je bourre à toute vitesse mon porte-monnaie avant de le ranger dans mon sac d’un geste brusque devant les yeux étonnés de la boulangère. Je me sens lourde et épuisée, mes mains me brûlent. C’est comme si cet étrange ballet avait duré des heures. N’en pouvant plus, Je tourne immédiatement les talons en murmurant « merci, bonne journée » et je ressors de la boulangerie épuisée. Sans moi, le ballet continue avec une régularité, une fluidité de métronome. Une fois dehors je suis happée par la violence de la rue : un concert de klaxon, les lumières crues des phares, et la conduite dangereuse de certains automobilistes qui me serrent la poitrine. Une fois chez moi je réalise que j’ai tout oublié de mes achats ! Si seulement je pouvais acheter mon pain et mes croissants en ligne, c’est sûr, je ne dois pas être faite pour le travail à la chaîne.

Laisser un commentaire