Pensée #2 Mon corps à l’étroit

Quand je sors dehors, j’ai parfois l’impression que le ciel va me tomber sur la tête et le sol se dérober sous mes pas. Les choses ne me paraissent pas stables si bien que j’ai le réflexe de me tenir à un meuble, de me raccrocher à un objet ou de poser mes mains sur une surface plate pour me rassurer, vérifier de la solidité du monde.

Ce monde est sans cesse peuplé de secousses sismiques invisibles. Plus il est bruyant et plus il me donne le tournis jusqu’à ce que je me trouve incapable de l’appréhender dans son ensemble. A force de tenter d’ajuster mon regard à l’environnement et à faire des zooms sur des détails sans réussir à faire la mise au point adéquate, je commence à ressentir des vertiges et la nausée, mon corps n’arrive plus à trouver sa respiration intérieure, organique. Plus il tente de contenir tout ce qui menace de l’avaler, plus il diminue, jusqu’à disparaître en lui-même, recroquevillé, à l’étroit, il laisse la place à ceux des autres.

Je suis assise à la terrasse d’un café, insouciante, protégée, tout à coup je décide de me lever, trop vite, et alors je perds l’équilibre et je manque de trébucher. Je me sens comme Alice, les pieds qui sortent des fenêtres de la maison. Je suis trop grande, tout le monde me voit et mon regard n’arrive pas à se poser à temps pour me donner un point d’ancrage. Parfois je ne bouge même pas, pourtant je bascule en arrière, c’est juste une impression latente de perdre pied. Je m’extraire alors du café au plus vite en regardant mes pieds.

Je fixe aussi mes pieds quand je marche dans la rue et que je croise des regards pour éviter d’y lire des choses qui me destabiliseraient. Je sors et j’adopte immédiatement une stratégie de survie : longer des murs invisibles pour me protéger de l’intérieur, et sur ces trottoirs étriqués, les gens se croisent, se doublent, surgissent de toute part sans se heurter dans un ballet incessant, virtuose qui m’impressionne. C’est comme conduire sur une autoroute mais sans mettre de clignotants pour prévenir quand on double, alors quand une personne déboule juste au moment où j’ai enfin décidé de dépasser la petite mami qui rentre bien chargée du marché, forcément, c’est l’accident. Les accidents seront nombreux, les excuses qui vont avec aussi, avec cette impression constante de prendre toujours la mauvaise décision au mauvais moment. Pourquoi mon corps n’est-il pas capable d’évoluer dans l’espace tranquillement?

Quand je prends ma voiture, même si j’aime conduire, très souvent sans GPS je finis par me perdre et par tourner en rond dans une ville que je connais pourtant par cœur, alors je reste sur les axes connus, quitte à faire des détours absurdes. L’environnement échappe à mon contrôle, quand arriverais-je enfin à percer le mystère?

La vérité c’est que j’aimerais pouvoir arriver dans un café bondé et ne pas avoir l’impression de me prendre un déferlement d’images qui me poussent à fuir, j’aimerais que mon corps évolue librement dans l’espace, j’aimerais qu’il vole, qu’il se déploie, il a le droit d’y être lui aussi, à défaut de devoir toujours se réduire avant de trouver vite refuge le long des murs ou à l’intérieur d’une maison.

Pour lui laisser de la place dans le monde, il faudrait se mettre à son niveau, accepter tantôt sa lenteur, tantôt sa précipitation, il faudrait une télécommande pour pouvoir faire ralentir le temps afin de lui laisser plus de temps pour s’adapter. Ce temps précieux, il ne l’a pas, il ne l’a plus, alors il prend sa place dans le monde comme il peut avec désordre et angoisse, dans son propre tempo, qui vous gêne, que vous bousculer sans avoir conscience e des efforts surhumains qu’il fait déjà pour être là.

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