Pensée #1 la double conscience

Ma tête est une prison mentale pour mes idées qui tournent en rond toute la journée jusqu’à épuisement et qui ont besoin de partir au galop pour se dégourdir les jambes. Alors si je sors aussi souvent faire un tour, ce n’est pas parce que je ne tiens pas en place mais plutôt parce que j’éprouve le besoin fondamental de m’extraire de ce dialogue incessant de moi-même à moi-même pour enfin me reconnecter à la nature, à mes sens, à mon corps tout simplement.

On appelle ces pensées ruminations et on dit qu’elles sont négatives, pourtant à moi, elles me semblent précieuses, au début surtout, le matin c’est pour ça que je les écoute attentivement et que je reste connectée à elles jusqu’à saturation. J’aime me comprendre, c’est comme une grille de lecture qui se perfectionne en permanence et met à jour ma vie, met le présent en lien avec le passé, et analyse le présent à la lumière de ce passé, et traite, et retraite. Plutôt que ruminations, je les appellerai élaborations. J’élabore des nouvelles façons de me connaître, en profondeur. Mais quand la machine s’emballe et va de plus en plus vite, cela ajoutée à ma vie quotidienne « réelle », crée de l’angoisse, de la confusion. C’est la double conscience. Je fais la cuisine, et je traite et j’analyse, je fais la vaisselle, et je traite et j’analyse. Alors dans la vie de ma première conscience, j’oublie des étapes, je casse des objets, trop occupée au fond de ma deuxième conscience à me sonder à l’intérieur. Même si je ne le réalise pas, mes pensées sont toujours là et ne s’arrêtent jamais comme si elles espéraient découvrir je ne sais quel trésor inestimable à l’intérieur de moi.

A force de m’interroger, je n’ai plus aucune certitude, le monde devient flou, je doute de tout, surtout de moi-même. Je revis en boucle des situations : est-ce-que j’ai bien fait? qu’est-ce-qu’il a voulu dire? dont je corrige, la nuit, minutieusement les scénarios. Je m’étonne de mon assurance, de mon inconséquence du moment, comme si sur le coup je ne m’étais pas du tout rendue compte de ce que je faisais et qu’enfin j’étais lucide, heureusement que j’y ai repensé ! Le lendemain, j’appelle ou j’écris à la personne, je m’excuse ou je demande des éclaircissements. « -Mais pas du tout, il n’y a aucun soucis, tu as très bien fait de me dire ça » ; « -Je t’assure que je n’éprouve aucune colère contre toi ». Le doute se dissipe, encore une fois je suis allée trop loin, la vie pour moi est à choix multiple, comme un puzzle qui se décompose et se recompose à l’infini, et dont toutes les solutions se valent. Vérifier constamment chez l’autre que je n’ai rien fait de mal, c’est fatiguant mais c’est ma façon à moi de me rassurer.

Il y a des jours où je suis tellement embrouillée que je n’arrive plus à rien faire. Je reste immobile chez moi, comme tétanisée. La meilleure solution que j’ai alors, c’est de partir prendre l’air et de laisser ces idées qui font des nœuds toutes seules, là où elles sont. Dans la voiture, le paysage qui défile roule à la même allure que le flux incessant à l’intérieur de ma tête et lui offre un espace plus grand pour se nourrir. Je ne suis plus prisonnière de mes pensées, je respire l’air chaud, je sens le parfum des pins, et quand je marche dans la nature, un pied devant l’autre, c’est ma pensée que je fais ralentir, que je force à choisir un chemin, mon cerveau arrête de faire des ronds, il devient une ligne fluide, et le puzzle qui bouge en permanence, un tableau lisse dont j’arrive à percevoir l’ensemble simultanément. Maintenant je sais ce que je veux, tout devient clair. Il ne me reste plus qu’à me mettre à l’oeuvre.

Mais la nuit, je pense que finalement je ne vais pas y arriver et de toute façon je ne sais pas par où commencer, les doutes reviennent et mes idées si claires, éclatent en mille morceaux.

Je ne perds pas espoir, un jour peut-être que le monde pour moi sera moins flou, un jour peut-être que je saurai comment arrêter de tout décortiquer jusqu’à l’extrême, et enfin extraire de ma tête sans les détruire ces tableaux clairs et fulgurants.

Laisser un commentaire